Commentaire La condition œuvrière (art, travail et liberté), par Yovan Gilles - 31/03/17

Introduction à la publication sur le web de l’article La condition œuvrière de Yovan Gilles paru dans la revue Les périphériques vous parlent en 2006.

 

L’art est l’activité vivante qui confère un devenir au sujet dans la temporalité propre à une Å“uvre s’accomplissant dans quelque domaine que ce soit.

 

La proposition ces temps-ci d’un revenu de base a le mérite de chahuter un imaginaire social qui bien souvent amalgame le travail (l’activité humaine transformatrice et auto-transformatrice) à l’emploi (le statut), qui est encore perçu comme un contrat de subordination.

 

Que l’on soit pour ou contre cette proposition, elle invite, à vrai dire à porter un regard lucide  sur les évolutions actuelles du travail, qu’il s’agisse du travail humain ou de celui des machines : les mutations effectives avec de nouvelles formes de contractualisation, de rémunération et d’auto-organisation temporelle. Ces évolutions dérivent ou sont impulsées par la révolution digitale et numérique, robotique et l’automation.

 

Plus largement encore, si l’on considère un tel revenu inconditionnel, des analystes scientifiques s’accordent à dire que, tant que les individus tireront leurs revenus des activités professionnelles obligatoires, avec l’illimitation du travail que cela suppose, il sera impossible de lutter contre l’emballement climatique.

 

Parallèlement, le scandale moral que représenterait pour la majorité la rémunération universelle et sans contrepartie du « non-travail » attise la principale réticence, mais qui est loin d’être la seule. C’est d’ailleurs pour cela qu’un revenu similaire en 1989 devint un RMI avec une clause de conditionnalité d’insertion qui le rendît acceptable, avec son prolongement actuel mais rogné : le RSA.

 

A vrai dire, plus que la « raréfaction » du travail, ce qui est menacé aujourd’hui et exposé à la précarité, n’est-ce pas plutôt  l’emploi salarié classique né du taylorisme ? N’est-ce pas aussi la mise en cause d’une domination – jadis sans partage – d’une organisation de la vie sociale fragmentée, segmentée et clivée entre espace du travail et des loisirs, chômage et vie active, production et consommation (compensation), privé et public, intime et collectif… ?

 

Aujourd’hui, la part de réalisation et d’expression de soi, et d’implication des personnes dans le travail autour d’objets et d’horizons communs, apparaît de plus en plus désirable et nécessaire, et pas seulement dans le champ des professions qualifiées et « privilégiées ».

 

De la même façon, il est de plus en plus difficile pour l’individu d’être traité et perçu comme une ressource humaine, une utilité ou un corvéable à merci dans des contextes de travail où les spécificités s’affirment sur les spécialisations. C’est la personnalité humaine dans sa singularité qui s’accommode de plus en plus mal de sa dilution dans un travail qui serait purement fonctionnel, dont le mobile serait principalement les gratifications salariales, sans nier leur importance bien sûr.

 

Ces considérations  ouvrent aux prémices de ce que j’ai appelé la condition Å“uvrière (contraction d’Å“uvre et d’ouvrage).

 

Le néologisme d’ouvrier exprime que l’activité artistique n’est pas réductible et imputable au seul secteur culturel : elle embrasse le travail humain lui-même. A la question : « qu’est-ce que l’art ? » Auguste Renoir répondait : « Je n’en sais absolument rien. En tous cas ce n’est pas un métier, c’est la manière personnelle et singulière d’exercer n’importe quel métier ». 

 

De semblable façon, Michel Foucault déplorait que, dans la perception diffuse de l’artistique, l’esthétique de l’objet occulte « l’esthétique du sujet ». Parler d’esthétique du sujet, c’est étendre la créativité à la vie sociale dans son ensemble. Cette manière transversale et décloisonnée de voir est hélas ! souvent mise à mal quand on parle en effet « des artistes ». Ces derniers auraient le monopole de la créativité, du moins en seraient les détenteurs électifs.

 

Ne faut-il pas s’étonner d’autre part que, lorsque nous évoquons la production, nous insistons sur le produit, et guère sur le sujet qui le produit. La production du produit se double d’une production du sujet dans une relation à l’autre.  Sur ce dernier aspect, sa relation devient à ce point si cruciale  – à notre insu même – que l’acronyme DRH muté en Direction des Relations Humaines, n’en serait que bénéfique et pertinent.

 

Depuis le 19ème siècle nous référons principalement le travail aux satiétés du ventre, au pouvoir d’achat qu’il autorise, à la dimension sacrificielle et moralisatrice du mérite et du commandement. Or, nos modes de production  sont parvenus aujourd’hui dans les pays industriels avancés (et ailleurs sous d’autres formes) à un tel point de sophistication, que nous aurions tort de négliger les opportunités qui s’offrent à nous pour, au contraire,  vivre et penser le travail d’une façon plus libératrice et vivante. 

 

Y.G.

 

La condition œuvrière

 

Nous traversons un contexte où les menaces qui pèsent sur le droit social accusent la crise de sens qui frappe la valeur du travail et le travail comme valeur. Les espoirs placés dans la libération du travail salarié sous la forme d’un contrat de subordination, qu’ils soient illusoires ou fondés, n’en rendent que plus aiguë la question de la production de soi que l’activité artistique, par sa dimension émancipatrice, contribue à éclairer. 

 

Le mont analogue – Alkhemia

 

Fabulons, pour commencer. La montagne prodigieuse qui apparaît à l’aventurier en plein océan, à une heure indécise, par la grâce d’une certaine cambrure de l’espace et du temps, voilà l’obscur objet du roman de René Daumal Le Mont Analogue. De quoi le mont est-il l’analogue pour celui qui se met en quête de le toucher du regard, puis d’entreprendre de le gravir, après avoir accosté sur une île où des voyageurs venus des confins du monde échouent, dans l’écume des temps, à transformer leur désir en conquête? Pourtant, tous ces audacieux, tutoyant la mort, entre naufrage et découverte, s’y rejoignent comme dans un pays natal qui ne les a pas vu naître, mais qui les révèle à eux-mêmes en véritable matrie des œuvriers du vertige.

 

Imaginez une montagne, avoisinant le bleu du ciel, à la présence toute magnétique et dont nulle carte ne mentionne l’existence: un babel de rocs auréolé d’un enfumage glacé qui empêche d’en apercevoir le sommet; une cime qui aiguille en chacun le désir d’une ascension indéfinie dont le récit ne livre ni l’enchaînement ni le secret; une paroi incommensurable dont aucun homme n’a pu jauger l’altitude, mais qui néanmoins culmine dans une zone d’occultation géologique; un accident monumental de l’univers physique entraperçu fugacement à la faveur d’un pli dans la réalité océano-athmosphérique aux lueurs du crépuscule. 

 

Daumal, à travers un roman dont l’inachèvement est allusif, fait un détour par l’alpinisme pour nous parler de l’art, dont il affirme qu’ »il est l’accomplissement d’un savoir par une action »; un savoir qui ne peut être délié du corps et dont le motif est sans doute l’expérience de l’impossible.

 

De même que le sommet du Mont Analogue s’éloigne à mesure qu’on l’approche, un Tyrolien remarquait que « plus on regarde un mot de près, plus il vous regarde de loin », comme la cime s’estompant à proportion de l’effort débauché pour l’atteindre, sans espoir d’apogée. Et le mot art, à l’égal de l’activité qu’il dénote, sans doute plus qu’un autre. Ce qui, au demeurant, n’ôte rien à la précision sibylline de la formule de Daumal en ce qu’elle étend les applications de l’art et de la poésie bien au-delà du seul domaine de la production d’œuvres de l’esprit et de la sensibilité.

 

C’est l’œuvre qui donne à l’art sa réalité. Une œuvre constitue à la fois un résultat, qui a valeur de preuve, et en même temps toujours une limite. Une limite, dans la mesure où le mouvement en elle de la créativité coagule, croit-on, en un produit achevé et stabilisé de l’esprit humain parvenu à ses fins.

 

Mais il n’en est rien. L’œuvre est l’essai indéfiniment tenté, la chance provoquée, l’investiture du hasard que dévoile, entre autres, un film comme Le mystère Picasso de Clouzot. Le spectateur y découvre le peintre au travail, introduit dans les coulisses d’un acte créateur en proie à des voltes ivres, suivant à la trace ce crayonnage instinctif, mais en même temps venu de loin. Le saisissement ressenti à la genèse de l’œuvre se faisant est suggéré par ce geste qui, débordé, se saborde, se déprend soudain d’une évidence trop plastiquement heureuse; la main, raturant alors, effaçant, semant un désordre à l’instant même ou notre attente intriguée misait sur une touche finale de Picasso.

 

Autopoïèse

 

Le procès de créativité lie sans qu’on puisse les dissocier la production de l’œuvre et la production de soi. C’est cependant une chose très mystérieuse à percevoir, de nature plus intuitive et ressentie que conceptuelle. Ce « soi » est très personnel et, en même temps, impersonnel. En tout cas, l’activité poétique1 possède un caractère de transmutation qui, dans une obscurité entretenue, a notoirement culminé chez les thaumaturges de la Renaissance avec l’alchimie opérative. A toute opération sur la matérialité du monde correspond un analogue dans l’opérateur lui-même. C’est par là que les pratiques expérimentales créent des objets par lesquelles le sujet connaissant se transforme à son tour.

 

De même que le monde objectif et matériel n’est pas un dehors dont il faudrait pénétrer les secrets et les lois, le sujet n’est pas non plus le lieu de l’intériorité, cette petite copule impénétrable du moi. Pourquoi? Parce que le dehors et le dedans, l’intérieur et l’extérieur ne constituent pas les données d’une séparation, mais les variables d’une co-évolution du monde et de la conscience. 

 

C’est ainsi, qu’au final, le sommet du Mont analogue est le seul à se dresser sur la terre que l’alpiniste des massifs organiques conquiert, sans jamais parvenir à se hisser à sa hauteur. Paradoxe? Le désir, à vrai dire, n’est jamais en mesure de s’atteindre lui-même. S’il y a un objet du désir, le sujet est toujours dépassé par cet objet, lequel ne cesse de le devancer. Cette frustration, il est vain de vouloir s’en débarrasser. Si elle n’était aussi mordante, l’individu ne serait pas poussé à en savoir et à en apprendre davantage, pour dépasser ce qu’il sait, là où le conduit une recherche inassouvie, pénétrant à chaque fois dans une lumière plus dense que la nuit.

 

En parlant d’art et d’alpinisme, j’ai à l’esprit des questions concernant ce qu’on appelle le travail, le travail entendu comme production de soi, ce travail qu’on fait parce que, ne pas le faire, au-delà du calcul ou de la reconnaissance, c’est manquer un rendez-vous avec le désir. Une telle acception du travail est certainement, comme le Mont analogue, inaccessible aujourd’hui à la majorité des populations mises au travail. Elle n’est peut-être même pas recommandable et tout à fait contre-productive dans un contexte où le désir en politique a comme borne l’obligation supérieure faite aux mortels de « perpétuer l’espèce » (position atterrante exprimée récemment et le plus sérieusement du monde par un politique de renommée nationale qui faisait état de son hostilité au mariage entre homosexuels).

 

Quoi qu’il en soit, on dit d’un salarié/travailleur/employé qu’il est « libre » en dehors de son temps de travail comme on l’affirmerait d’un otage ou d’un détenu. Cette tournure trahit la prépondérance de la contrainte au travail dans la vie sociale. Elle astreint l’individu à trouver, sinon son bonheur, du moins du délassement, dans les interstices du loisir et des jours chômés comme, dans un ciel de plomb, les nuages laissent filtrer par intermittence des éclaircies avaricieuses. Cette condition apparaîtrait dans toute sa brutalité si elle n’était vécue comme inhérente à la vie, comme le sont le cycle indéfectible des saisons ou la rotation de la terre autour du soleil.

 

Le destin du sujet reste de pourvoir à ses besoins en travaillant. Rien d’original à ce jour, même dans les pays dits « riches » qui, à défaut de connaître le don, pratiquent le gaspillage. On objectera que le travail, c’est autant de peine que de plaisir, même si ce plaisir enchaîne comme à une drogue. Mais quelle que soit la nature des buts qu’il sert, le sens et la valeur qu’il revêt à nos yeux, le travail a pour nous le visage de l’austérité, même si cette austérité est la source principale de notre légitimité à l’existence. Par lui, nous nous acquittons d’un devoir et, à moins de se mentir à soi-même, il ne laisse pas d’autre choix à la liberté que de négocier avec lui. Sauf à considérer le sort marginal de privilégiés bien nés, le non-travail est sanctionné par un dénuement qui flirte avec la déchéance et la mort sociale.

 

Travailler, c’est se rendre utile aux autres et à soi-même. Le salarié, en subvenant à sa survie, nous soulage de la charge que ferait peser sur nous son non-travail. Le travail des uns est de la sorte justifié par le préjudice coûteux que fait peser sur la société l’oisiveté des autres. La hargne avec laquelle on veut remettre les chômeurs au travail par tous les moyens possibles, y trouve son explication.

 

C’est ainsi que le travail définit l’utilité sociale de la personne. Ce qui implique que le droit au travail a nécessairement pour corollaire un devoir d’employabilité qui, en garantissant la réciprocité du rapport contractuel au travail, scelle une souffrance en même temps qu’un pacte social qui, s’il n’existait pas, nous en convenons aisément, laisserait le champ libre à des fléaux sociaux plus intolérables encore. Autre paradoxe.

 

En participant à la production de la richesse commune, l’individu bénéficie d’avantages qui le protègent en retour de l’insécurité salariale. Toutefois, et c’est là un litige politique d’envergure, chacun n’est pas égal devant la nécessité qui l’oblige à travailler. Et c’est bien sûr ce qu’occultent les ultralibéraux qui, convaincus que la vie est régulée par une concurrence aride pour la survie, procèdent à une mise en équation douteuse entre travail et réussite sociale qui n’a jamais marché tout en représentant un leurre persuasif à toute vélléité de sortie de la société salariale.

 

On peut en discuter, mais le satyre Silène n’aurait pas désavoué l’idée d’une société vraiment juste qui permettrait à cent mille chômeurs (appelons-les les intermittents du désœuvrement), tirés au sort chaque année, de vivre rondement aux frais de la République et de la dépense publique. Nos institutions leur dispenseraient de quoi subvenir aux caprices de l’instant, on se montrerait indulgent pour les vices où les entraîne cette faveur. Une telle vacance stimulerait sans doute chez eux l’aptitude au non-travail qui est l’essence du vrai travail. Nous serions nombreux, au cas où une telle mesure était adoptée, à fêter l’avènement d’une société aristocratique populaire par rotation. Or il n’en est rien. Qui l’eût cru ?

 

A vrai dire, la majorité ne se résignerait pas au travail si cette contrainte ne s’accompagnait en même temps de la promesse de jouir de ses fruits dans un espace de réparation où profiter des récompenses qui gratifient les méritants et où, ce qui nous manque d’un côté est compensé par ce qu’on obtient de l’autre, permettant ainsi de supporter un sort qui n’est pas choisi.

 

Les grandes religions du salut, pour justifier les abstinences et les renoncements aux rondeurs de la vie, s’évertuent à signifier à la piétaille, que tout ce dont elle se prive, elle en jouira plus tard en accédant à un paradis dont la prodigalité valait bien la peine de la patience et du sacrifice. Le sacrifice raisonnable est consenti au nom d’un bonheur toujours différé, mais qui n’en procure pas moins un véritable pouvoir sur les autres dans le cadre de la vie sociale et qui, quand bien même nous jugeons qu’il est incapacitant du point de vue du désir, est cependant réel au regard des prérogatives qui lui sont attachées.

Et parce que, comme disait Guy Debord, « dans un monde renversé le vrai est un moment du faux », le plaisir, quant à lui, participe également du travail ingrat. Mais à ceci près qu’il dérive d’une acceptation de la contrainte au travail pour des fins extérieures au travail lui-même, sous la forme de gratifications salariales qui nous dédommagent. Pourtant, la distinction entre le travail « aliénant » et le travail « choisi » est malaisée, j’y reviendrais, et demande à être nuancée dans la mesure où la subordination au travail est acceptée comme le symbole même des libertés qui en dépendent, chèrement acquises au demeurant, fruits de luttes, de rapports de forces mais aussi de compromis compromettants qu’on le veuille ou non.

 

L’indécence du principe de plaisir

 

Evoquer le plaisir dans un travail influence certainement la façon dont ce dernier est tenu pour sérieux. On peut préjuger que le travail artistique n’est pas un vrai travail parce qu’on lui associe la liberté du jeu, l’expression de la sensibilité et la comédie des hasards. Il est des jeux plein d’innocuité et il en est de tragiques comme la guerre ou l’art. Ce dernier, à la différence de la guerre qui fait désespérément mal, nous donne la mesure d’une liberté à conquérir; non la liberté sans épreuve qui, comme la joie, peut être imbécile, mais la liberté vacillante et fragile dérivant d’un rapport à l’obstacle surmonté ou déjoué. 

 

Dans les mentalités, libérer l’homme du travail dénote une certaine disposition coupable au plaisir qui irrite les sensibilités à droite comme à gauche, pour des motifs différents du reste. Plus généralement, la suffisance d’un principe de plaisir est généralement exécrée dans une société où la pénibilité du travail représente le gage de sa valeur. Plus un emploi accable, plus le salaire de qui supporte cet effort est justifié, même quand le salaire misérable qui l’évalue en accuse l’insignifiance. Sans ignorer que le travail sous-qualifié, particulièrement florissant aujourd’hui, voue celui qui y est condamné à une détresse morale supplémentaire, accentuée par le mépris que la société contient mal pour les emplois dénués de valeur immatérielle à l’ère du « général intellect ».

 

L’assiduité au travail martèle la bonne volonté de celui qui perçoit un salaire à la condition de le mériter. L’individu doit faire la preuve qu’il ne travaille pas pour se faire plaisir mais pour répondre aux attentes d’employeurs qui s’appliquent en plus à lui faire comprendre qu’ils lui rendent service parce que, dès lors qu’il fait partie des actifs, il s’acquitte justement du principal devoir qui conditionne le fait qu’il ait droit à des droits.

 

Cette question du plaisir n’est pas innocente. On peut débattre longuement sur la nature du plaisir. Il n’est pas étranger à la pulsion destructrice. Le plaisir éprouvé par le christ sur la croix n’est pas moins réel que celui des nouveaux martyrs qui se donnent à des mortifications explosives confinant à l’extase.

 

Le plaisir se fond aussi aux joies de la consommation et des gratifications salariales.

 

Mais, pour ce qui nous concerne, restons-en à la maxime qui énonce qu’on ne travaille pas pour se faire plaisir. Le plaisir apparente un travail au loisir. A titre d’exemple, les ponts d’or dont profitent les vedettes du sport et du show business creusent de façon spectaculaire le fossé qui sépare les enrichis et les appauvris. Les récriminations à l’encontre des capitaines d’industries et des patrons surpayés sont notoires aussi, mais à ceci près qu’elles relèvent pour les mouvements sociaux d’un débat sans arrière-pensée sur les inégalités de revenus et les injustices sociales qui en découlent. Dans le premier cas, le caractère choquant d’un enrichissement que rien ne saurait justifier réside dans la dimension ludique des activités que le haut salaire rétribue. L’opinion sous-entend par là que la marque du plaisir est sa gratuité exemplaire. D’où scandale, à moins que les sportifs honorent le drapeau national par des victoires qu’on exige d’eux de façon sommatoire. De même, les réticences de l’opinion à adhérer sans réserve à la lutte des intermittents du spectacle, à la différence de celles des agriculteurs, des sages femmes ou des victimes des plans sociaux dans l’industrie, tiennent essentiellement au fait que, tout ce qui touche à l’art pue l’encens du luxe, du superflu, de l’inutile. Cette idée reçue, sous-estimant par ailleurs la situation réelle d’un prolétariat poétique, encourage la sympathie pour des revendications catégorielles dont l’utilité sociale apparaît avec plus d’évidence que celle des « artistes ».       

 

Les modalités de vie qui président à la production non-utilitaire irritent, du moins tant que la société ne leur délivre pas une reconnaissance statutaire certifiée par un gain. Le travail subjectif inqualifiable, mais non pas non-qualifié, sera reconnu à partir du moment où il est récompensé par un salaire comme tout travail doit l’être pour être considéré.

 

Le salaire constitue aujourd’hui la principale raison sociale du travail tant que l’on assimile du moins travail et emploi. On se refusera à décerner le titre de profession à un travail non-rémunéré. Il est déclassé aussitôt au rang d’une activité dilettante. La notion de profession, en amalgamant souvent à tort statut et compétence, induit une appréciation sur la qualité du métier exercé. En réalité, elle révèle le dédain en laquelle est tenue l’activité non-rémunérée, même si ceux qui la font en pure perte, sont souvent capables de le faire avec le même, sinon davantage de professionnalisme, que les professionnels patentés. Ainsi, dans les mentalités, la caution morale que représente la valeur du travail/emploi prime sur le contenu de l’activité elle-même. La qualité et le sens d’un travail sont ainsi recouverts par la référence exclusive au revenu.

 

Une parenthèse à ce point. L’économie ne se préoccupe pas du néant de ses Å“uvres, la pétulance du vide s’y confond avec le cliquetis rageur des espèces sonnantes. A cela que l’exigence de croissance ne recule devant rien si elle aboutit à l’expansion indéfinie de services et de besoins trouvant acquéreurs. De la même manière que ce qui se vend ou fait vendre est devenu le critère de la moralité des affaires, n’importe quelle aptitude humaine doit être transformée en emploi. Lubies et hobbys se doivent de devenir lucratifs, et peu importe qu’ils déclinent des professions farfelues comme psychanalystes pour chats, resocialisateurs d’animaux de compagnie, thérapeuthes orthophonistes pour végétaux ou galeristes spécialisés dans l’art excrémentiel… Au bout du compte, comme le souligne André Gorz, la personne est aujourd’hui incitée à se percevoir elle-même comme capital, de telle manière que l’autoexploitation de l’individu par lui-même remplace peu à peu l’exploitation du travail humain par le capital. Il s’agit là d’un détournement assez éloquent de la production de soi. Comme le dit encore André Gorz : « la production de soi a perdu son autonomie. Elle n’a plus l’épanouissement et la recréation de la personne pour but, mais la valorisation de son capital humain sur le marché du travail. Elle est commandée par les exigences de « l’employabilité » dont les critères changeants s’imposent à chacun. Voilà donc le travail de production de soi soumis à l’économie, à la logique du capital. Il devient un travail comme un autre, assurant, à I’ égal de l’emploi salarié, la reproduction des rapports sociaux capitalistes. Les entreprises ont trouvé là le moyen de faire endosser « l’impératif de compétitivité » par les prestataires de travail, transformés en entreprises individuelles où chacun se gère lui-même comme son capital. »

 

La production de soi : une notion subversive et subvertie

 

Faire état d’un travail gouverné par le principe de plaisir et l’autre soumis au principe de réalité, ce n’est pas opposer naïvement liberté individuelle et sujétion sociale. Rappelons ce paradoxe, à savoir qu’on se libère aussi du travail en travaillant. Opposer au travail contraint l’épanouissement personnel est un argument sans doute insuffisant s’il s’agit de formuler une pensée politique de la production de soi capable d’atténuer la domination du rapport salarial au travail. D’autant plus, qu’il paraît difficile à première vue de distinguer entre le travail aliéné aux buts de la société salariale et le travail qui en est libéré. La production de soi s’est déplacée aujourd’hui du travail vers la consommation, ce qui rend le problème encore plus épineux. Sans compter encore que, dans bien des cas, le travail contraint est préférable à l’angoisse éprouvée par l’individu en situation de non-emploi, car il demeure la source principale de l’estime de soi, la condition d’intégration au monde normal et le seul rempart à l’incertitude matérielle.

 

La notion d’aliénation évoquée succinctement n’est plus guère en vogue dans les terminologies idéologiques actuelles. Elle est sans doute à manipuler avec précaution. Si elle a le sens de « céder sa liberté » en échange d’un avantage ou d’une soumission, on peut se montrer réservé quant à sa signification littérale et radicale: « devenir autre ou être étranger à soi-même ». Surtout si on a à l’esprit l’affirmation rimbaldienne « je est un autre » qui ouvre à la conscience des horizons qu’elle ne se reconnaît pas, mais qui la prolongent et la réalisent dans un rapport à l’altérité, l’autre qu’on découvre en soi et le soi qui n’existe que dans une relation à l’autre.

 

Tout ceci pour dire que la valeur « travail » est ambivalente en ce qu’elle en réfère à des réalités contrastées. En théorie comme en pratique, la production de soi pose des problèmes ardus dès qu’il s’agit de préciser la nature des alternatives qu’elle offre concernant d’autres manières de vivre et de produire. Il faut reconnaître, dans la perspective ouverte par Hegel et Marx, que l’autopoïèse privilégie une valeur anthropologique et sociale du travail qui prime sur sa fonction économique en prenant ses distances avec la conception instrumentale du travail: le travail pour lequel je suis un moyen et qui est seulement un moyen pour moi.

 

Mais c’est à juste titre qu’Alain Caillé prévient du danger qu’il y aurait à percevoir la production de soi comme une forme d’autisme, d’assoupissement dans l’égoïsme, rejetant la valeur sociale d’un travail qui, même s’il est assujettissant, n’en permet pas moins la participation de l’individu à la vie de la cité par son pouvoir d’objectivation, empêchant ainsi la réclusion du sujet dans la sphère privée.

 

La production de soi, dans sa formulation même, peut susciter des malentendus qu’il s’agit d’éclaircir tant il est exact que les attaques portées contre la société salariale peuvent alimenter des convictions glauques. Quand Christine Boutin élève une voix originale et dissonante sur la nécessité de statuer sur des activités socialement utiles qui inscrivent l’activité de la personne en dehors des critères de reconnaissance salariale, son analyse est pertinente, mais la nature des mesures qu’elle propose dévoilent vite l’inanité d’une pensée politique familialiste qui veut ramener les femmes au foyer, en rémunérant l’activité domestique dont le travail salarié les avait justement éloignées et libérées à sa manière tout au long du XXème siècle.

 

A ce point, je ferais plusieurs remarques.

 

La première est que la production de soi ne se limite pas au domaine électif qu’on serait tenté de lui attribuer: l’art, l’artisanat ou les professions intellectuelles2. Elle désigne l’activité vivante qui confère un devenir au sujet dans la temporalité propre à une Å“uvre s’accomplissant dans quelque domaine que ce soit. Dans les systèmes productifs, dont l’efficience repose sur l’hétéronomie, tout ce qui ne participe pas directement du travail fonctionnel attente au rendement et introduit de la discontinuité, risque qu’il faut prévenir par tous les moyens. Pour le salarié qui pointe, le travail condamne à l’attente du non-travail dont l’ennui en dilate interminablement la durée. Le rapport au temps est celui d’un soulagement concédé parcimonieusement par un régime d’obligations inflexibles.

 

Dans l’activité artistique, à l’inverse, comme dans toute activité où comme dit Lacan « la fondation d’un savoir est que la jouissance de son exercice est la même que celle de son acquisition », le temps perdu n’existe pas. Les produits enfantés par la créativité ont besoin de la discontinuité, de l’échec, du recommencement et de la latence comme autant de ressorts nécessaires à leur élaboration, un peu comme la valeur du silence en musique, lorsque la respiration muette prolonge le son en l’abolissant.

 

Autre remarque, l’augmentation du temps libre consécutive à la diminution du temps de travail est-elle aujourd’hui en mesure d’abattre les cadres de la société salariale traditionnelle? On peut en douter. La réduction du temps de travail représente un progrès social mais à la condition que, pour les mentalités, l’espace de vie en dehors du travail cesse de coïncider avec l’espace des loisirs. L’offre en loisirs apparaît, au contraire, comme une façon d’intégrer le temps libre à la société salariale, car ce temps, dont le tout-venant bénéficie, le prédestine en premier lieu aux pratiques de consommation. La formule « travailler moins pour vivre mieux » est censée traduire une aspiration légitime et profonde des salariés. Mais rien, dans les signes épars de cette aspiration au temps libre, n’augure d’un mode de vie en rupture avec la société salariale. Car la plupart des slogans qui cherchent à interpréter un rééquilibrage entre le temps de travail et le temps de vie tiennent pour acquise la négativité du travail en espérant seulement qu’on réussira à lui concilier un espace d’expression personnelle.

 

Il existe cependant une différence cruciale entre la tendance à vouloir disposer de davantage de loisirs et l’aspiration à employer le temps libre à des activités que les individus font pour eux-mêmes; des activités suffisamment attrayantes que l’intérêt qu’elles leurs inspirent minimisent à leurs yeux l’importance des avantages qui découlent du travail/emploi. Cependant, les activités sur mesure que les individus se choisissent à la mesure d’un désir ou d’un talent peu conformes à des professions honorables recensées par le marché de l’emploi, demeurent à risque et exposées à la précarité. En plus, rien n’est fait aujourd’hui pour favoriser l’émergence d’espaces de production, de recherche et d’expérimentation constituant des opportunités pour des collectifs de promouvoir des formes de coopération autonomes et d’échanges informels selon des règles fixées par eux. On objectera que les Å“uvres associatives remplissent ce rôle. Mais le cadre associatif qui doit être réformé, où le bénévolat limite l’investissement personnel à une activité auxiliaire additionnée au travail légal, n’est guère en mesure de procurer un revenu substantiel et un statut social dignes de ce nom.

 

Le fait que, seule la rémunération dans le cadre contractuel de l’emploi définisse la valeur d’un travail, nie la pertinence de toute activité dont le salaire n’est pas l’efficace. A la suite, tout ce que l’individu peut produire de lui-même, tout ce que le sentiment de sa propre liberté lui intime de faire ou de refuser de faire en dépit des conseils que des idéologies travaillistes diffuses lui prodiguent pour son bien, est ravalé au niveau d’une rêverie qui égare ou d’une adolescence tumultueuse appelée de toute façon à rentrer dans le rang. Tout ce qu’une vie recèle de talents inavoués, l’embrasement d’un élan vite stoppé par les calculs d’un plan de carrière, tout cela vaut peu par rapport à ce que chiffre la fiche de paye. Celle-ci, à chaque fin de mois, qualifie mon humanité en des termes si mesquins que beaucoup n’ont même plus la force d’en rougir de honte.

 

Même si le pouvoir d’achat sauve de la honte d’être un pauvre, il reste à savoir si la nature du manque qui meut une vie humaine peut être circonscrite à travers l’ensemble des besoins qui la déterminent en apparence à être ce qu’elle est. Je crois, au contraire, que l’individu laisse subsister au cÅ“ur du système de verrouillage le plus affermi une indétermination et une turbulence qui expose ce dernier à la crise.

 

La quête d’une gratification salariale dûment obtenue, dans la mesure où le salarié s’acquitte de ses engagements avec l’assiduité voulue par un employeur, n’a rien à voir avec la passion de qui travaille à perte, sans espoir d’un revenu ajusté au temps qu’il passe à une tâche qui a d’abord un sens à ses yeux. Pour la raison que ce qu’il fait et ce à quoi il voue son temps sans compter, suffisent à le rendre présent à lui-même et vivant pour les autres. On dira que c’est un luxe et cela l’est certainement. Mais ce luxe est si précieux: rien d’autre que la vie à vivre, que beaucoup n’hésitent pas à renoncer à un confort fastidieux en acceptant des conditions de vie qui, si elles sont moins reluisantes, leur permettent du moins de se consacrer à la production créatrice et autonome.

 

Car la terreur douce du travail n’est-elle pas celle-là: la désagrégation de l’individualité productrice, la cessation de la générosité créatrice par sa dilution dans l’anonymat d’une force de travail cherchant acquéreur?

 

 Yovan Gilles

 

 1En Occident, de Blake à Hölderlin, de Lautréamont à Valéry et à Heidegger, les tentatives n’ont pas manqué pour sauver la poésie de conceptions navrantes qui bornent son influence à la pensée littéraire. Ils pressentaient à titre divers que la condition poétique enveloppe la condition humaine. Le poïéma ou poème, n’est qu’un substantif dérivé de la racine « poï » (faire) qui renvoie à la dimension pragmatique de la créativité évoquée par Daumal. Mais chez les Hellènes, la poïésis marque également la souveraineté de celui qui, parce qu’il crée quelque chose, échappant ainsi à la condition servile de qui est condamné à reconduire sa survie de jour en jour, peut se consacrer à l’essentiel, c’est-à-dire au superflu. C’est pour cela que la poïésis désigne le travail qui est création, le seul travail qui, pour les Grecs, valait la peine d’être entrepris et qui, pour cette raison, n’est plus un travail au sens du ponos, le travail pénible qui ne tire pas sa justification de lui-même.

 

 2Au XIXème siècle, lorsque le système des fabriques a substitué à la production sensible la mécanisation des tâches de production, la notion d’œuvre ou d’ouvrage s’efface progressivement pour laisser la place au produit manufacturé; l’ouvrier fait sa révérence: il est devenu un travailleur. Aux corps de métiers se substituent les masses laborieuses. La classe ouvrière – la classe de ceux qui Å“uvrent – conservera de moins en moins cet héritage de la production de soi, du métier, de l’art que l’on dispense selon certaines règles et sous certaines conditions attenantes à l’éthique du métier.

                                              

 

 

Commentaire DARIO FO, 21 février 2014, Milano, a casa - 25/04/14

Dario Fo va bien. A 87 ans, le prix Nobel de littérature vient de terminer une tournée en Italie avec un spectacle tiré du livre de Franca Rame, son épouse : In fuga dal senato, livre qui relate son expérience de sénatrice au sein du gouvernement italien de 2006 à 2008 et expliquant pourquoi elle a choisi de démissionner. J’ai rencontré Dario Fo chez lui, à Milan, à l’occasion d’une visite amicale, il a voulu m’exposer sa vision de la politique actuelle de l’Italie en évoquant deux de ses acteurs emblématiques : Matteo Renzi et Beppe Grillo.

 

Dario Fo : Pourquoi viens-tu me voir ? De quoi veux-tu que l’on parle ?

 

Agnès Gauthier* : Parle-moi de Renzi.

 

Dario Fo : Alors Renzi, la première fois que je lai entendu parler, j ai vu en lui un "bidonista". Tu sais ce que cela signifie ?!

 

Agnès Gauthier : Oui, j’ai vu le film de Fellini Il Bidone

 

Dario Fo : C’est quelqu’un qui n’a pas une ligne de conduite claire, qui a, sous une autre forme et dans un autre style, le même langage que celui qu’utilise Berlusconi, le même fonctionnement politique ; il promet, fait des discours qui le préservent, où il semble qu’il  va chambouler le monde et surtout, il attire l’attention parce qu’il attaque son propre parti. Il a dit qu’il allait "mettre à la casse", tu sais ce que cela signifie "mettre à la casse" : emmener de vieilles voitures chez quelqu’un qui les réduit à l’Etat de débris, d’épaves ! Et puis à l’inverse tu t’aperçois qu’en dix minutes, il change d’idée et propose autre chose. C’est un hâbleur c’est-à-dire quelqu’un d’habile à parler, à donner des nouvelles et surtout à communiquer sous des formes qui peuvent être amusantes voire spirituelles ou provocatrices. Mais pour quelqu’un comme moi qui fait ce métier d’acteur, celui de communiquer et de produire la verité, même de façon grotesque et satirique, eh bien je ressens tout de suite quand quelqu’un est faux comme de la fausse monnaie.

 

Il a réussi en donnant l’impression de tout balancer ; c’est quelqu’un qui ne dit pas la vérité, qui a l’air de celui qui se fout de faire de la politique parce qu’il y trouve son intérêt etc. Il a réussi à embarquer des jeunes, fatigués comme lui d’un parti. Il est avant tout catholique et il est rentré dans le parti démocrate à droite. Il y est entré lorsque la démocratie chrétienne s’est écroulée et il a alors choisi l’exode. Pour aller où ? Il y a eu ceux du centre de la droite effrontée qui sont allés chez Berlusconi ; lui est allé à gauche, la gauche telle qu’elle est, qui devait être la gauche et qui ne l’est plus depuis longtemps. Alors il est entré dans cette gauche et tout de suite, avec une impudence et surtout une façon d’affronter les problèmes sans scrupules, il est allé rencontrer Berlusconi. Pourquoi est-il allé chez Berlusconi ? Pour dire qu’il est ouvert à tout et surtout à la possibilité de gérer le pays avec liberté, sans préjugés, sans idées préconçues car il n’est pas communiste. C’est tout de suite clair, il veut décider : "Je viens d’un parti qui a son histoire dans le communisme, qui naît du communisme. Je suis ici pour renverser cette situation !" Alors il est allé chez Berlusconi qui a toujours mené une politique qui disait "à mort le communisme" et qui a dédouané les fascistes, comme on dit chez nous, car c’est quelqu’un qui leur a permis de refaire surface. C’est tellement vrai qu’ils les a mis dans son chaudron, ce chaudron qui contient d’autres partis, d’autres petits groupes auxquels il a donné une légitimité en les rassemblant par sa victoire.

 

De la même façon, il est allé voir Briatore, le dirigeant de l’équipe Benetton, de la formule 1. C’est quelqu’un qui a réussi à s’approprier les plus grands prix, en choisissant ses hommes. Il est sans scrupules et navigue en eaux troubles. Il fait commerce de tout sans se préoccuper d’où cela vient. Il a créé un grand espace dans une île qu’il a appelé "le Milliardaire", entouré des personnages les plus ambigus de ce monde.

 

Il a été exclu du monde de l’automobile car il a triché en faisant perdre l’un des siens au profit d’un autre qu’il a mis en tête du classement. C’est quelqu’un d’ignoble, un gangster de l’économie, et Renzi va prendre des leçons auprès de cet homme qui  s’adresse aux banquiers et aux banques ! Alors quelle crédibilité peut avoir quelqu’un comme lui ? Quelqu’un qui élabore un programme, fait des promesses et puis les défait. Quelqu’un qui se donne des airs, qui, fondamentalement n’est pas clair. Non pas qu’il veuille apprendre la méchanceté, la fourberie, le manque de scrupules du monde industriel et commercial, mais il se dit "Je suis jeune et je veux savoir. Je veux connaître le monde devant lequel je vais me retrouver !" Mais ses enquêtes mettent tout de suite en alerte l’opinion qui veille et se demande de quel côté il est et ce qui l’intéresse. C’est tellement vrai, qu’il a toujours soutenu, comme tous ceux de la gauche, qu’il n’irait jamais avec Berlusconi, jamais ! Mais a un certain moment, à la demande du président de la République italienne, qu’a-t-il fait ? Il a accepté l’idée que Berlusconi, condamné à six ans de prison avec une interdiction de faire de la politique, entre au gouvernement, bien que ce dernier ait affirmé : "Je ne fais pas de politique, je reste en dehors, je peux avoir des idées…" Mais son groupe est toujours dans le gouvernement ! Ainsi, Renzi a permis à cette canaille d’entrer dans un gouvernement tout simplement parce ce que lui-même, Renzi, était le secrétaire du parti qui doit décider !

 

D’où vient Renzi ? D’abord maire de Florence, il accède au grade de secrétaire du parti après une compétition qui l’a mené à la tête du parti démocrate, ex parti communiste. C’est l’homme des banques, des pouvoirs forts, qui s’appuie et prend conseil auprès de grands patrons comme celui de la Repubblica, ce grand journal italien dont ce même patron a été de tout temps l’ennemi absolu de Berlusconi car Berlusconi l’avait escroqué, en corrompant des juges. Pour cela son avocat a été condamné à sept ans de prison. Berlusconi s’en est tiré en disant qu’il n’en savait rien, que cet avocat agissait pour son propre compte. Il faut une justice horrible comme la nôtre et peu de conscience civique pour accepter une semblable version des faits, et le laisser libre. Berlusconi l’homme de je ne sais combien de procès le dit lui-même que ce sont tous des procès abusifs qui veulent nier sa personnalité, que la gauche et les juges lui font violence, qu’ils s’en prennent à son aspect libéral et qu’il faut l’exclure parce que c’est un homme qui a du succès ! Mais le fait est qu’en ce moment il est encore sous le coup d’une dizaine de procès, pour deux d’entre eux il a été condamné, il attend celui concernant les jeunes filles. Actuellement un homme comme lui ne devrait plus avoir aucun espace politique. Pourtant, alors qu’il a du démissionner du Sénat, on l’accepte ! C’est grâce à cet homme dont nous parlons, Renzi, qu’au siège du parti démocrate, on parle, on élabore des programmes avec lui, avec ce délinquant condamné à six ans, qui ne va pas en prison parce qu’il est trop vieux, comme le dit une loi qu’il a promulgué en calculant juste, une loi qui stipule qu’à soixante treize ans on ne peut plus aller en prison. Il a invoqué cette raison pour quitter les partis qui étaient dans la coalition car à un certain moment, il y a eu un soulèvement du mouvement "Cinq Etoiles" et alors, plutôt que d’être une nouvelle fois condamné par le Sénat et la Chambre des députés, il a préféré jouer la sortie. Il sait que normalement il ne pourrait pas faire de la politique, il ne pourrait pas être dans un gouvernement. Il l’est parce que notre pays est anormal, qu’on y fait des choses épouvantables les unes après les autres…

 

Que se passe-t-il maintenant ? Renzi se retrouve avec un parti qui pèche un peu partout. Il a essayé d’avoir un contact avec le mouvement "Cinque Stelle" et "Cinque Stelle" n’a même pas voulu discuter avec lui qui est le président, le président nommé du gouvernement. C’est un problème qui n’a pas d’issue car il est contraint à se déplacer de plus en plus à droite pour que le gouvernement tienne, encore plus que ce qui existait déjà dans ce "gouvernement des grandes ententes", comme nous l’appelons chez nous. Maintenant il subit un chantage même du plus petit parti qui a trois pour cent et qui veut trois sièges. S’il n’agit pas, s’il ne fait pas passer des lois qui soient dignes, tout saute ! L’édifice ne tient pas, il aura même un vote de refus de son propre parti car jusqu’à maintenant ils s’en sont tenus à ses promesses ! Lorsqu’il a vu que Letta ne faisait rien et n’avait rien fait d’important, il en a profité pour débarquer à pieds joints : "me voilà, c’est réglé !" Sauf que maintenant, il ne peut plus reculer, il ne peut plus plaisanter, même si dans le gouvernement il a des serfs. Son problème est de prendre la direction du pays, d’avoir une place, d’avoir "una cadrega", une chaise comme on dit chez nous, un lieu ou s’asseoir à la Chambre des députés et dans le gouvernement. Il n’a pas d’autre discours politique sinon celui d’avoir un salaire, de se constituer son propre capital avec le risque d’une paralysie totale qui mène tout de suite aux élections. Sauf qu’il les repousse et n’a encore proposé aucune loi nouvelle. Nous sommes encore dans la vieille loi, c’est ainsi, tout est là : une tragédie…

 

 Agnès Gauthier : Parle-moi de Grillo.

 

Dario Fo : Je vais tout te dire d’un point de vue historique, bien clair. Grillo, je l’ai connu au début de sa carrière de comique, un comique satyrique qui donnait des spectacles ouverts. Il a eu un très grand succès car c’était un polémiste, et surtout parce qu’il réussissait à mettre les pieds dans le plat dans certaines histoires de corruption et d’escroqueries, de malins déchaînés. Que s’est-il passé ? Il a quitté la télévision et dès lors il a commencé à travailler selon un engagement diffèrent. Il a réalisé des spectacles dans lesquels il prenait pour cible les grands intérêts des banques, ceux qui rusent avec l’argent, les gens qui manœuvrent. C’est le premier qui a mis en scène et donc divulgué la présence de filous qui marchandaient et des banques qui volaient de façon terrible l’Etat et de petites villes, à tel point qu’il a déclenché des procès qui ont fait condamner les banques et leurs escroqueries. Puis naturellement il s’en est pris à la partitocracie, qu’il a attaquée dans des spectacles où il y avait quatre à cinq mille personnes. Il a eu un succès incroyable parce que naturellement il a cette force qui attire.

 

Je l’ai connu avant qu’explose ce grand succès. Nous avons même fait des spectacles ensemble, des spectacles en soutien à la lutte contre des entreprises qui voulaient construire des incinérateurs pour brûler les ordures avec tout ce que cela suppose comme nuisances pour la population et les champs alentours. Grâce à l’un d’entre eux, nous avons réussi à bloquer la construction de ces incinérateurs. Par l’intermédiaire d’un autre spectacle, nous avons empêché la destruction d’un très bel immeuble qui devait être détruit pour y installer une de ces entreprises qui produisent de l’électricité provenant du charbon, alors qu’ils affirmaient que ce n’était pas le cas… mais c’était des bobards ! Bref nous avons toujours été très proches, nous défendions les mêmes choses avec Franca également. Grillo est comme Coluche : certaines fois, il massacrait tout, en étant cependant attentif aux choses très populaires. Mais Grillo ne parlait pas de certains sujets que la population n’accepte pas comme la publicité que faisait la ligue du Nord contre les étrangers qui viennent travailler ici. Il n’en parlait pas et évitait même d’en parler. Dernièrement lorsque nous nous sommes revus, j’ai écrit un livre en collaboration avec son associé, Casaleggio. Lis-le car tu y trouveras des choses. Par exemple, dans ce livre,  je l’ai attaqué sur la position qu’il a prise contre les étrangers ; au lieu de s’impliquer et de les aider, d’avoir une attitude de générosité envers ces gens qui souffrent, qui paient des impôts et qui sont une richesse pour l’Etat etc. etc, et aussi sur d’autres moments de dialogue avec les fascistes pour lesquels il a été critiqué. En ce qui me concerne, j’ai contesté ces idées, je parle aussi de cela. C’est un livre amusant. Tu y trouveras des choses méconnues sur ce Mouvement, sur la façon de le concevoir, qui a eu une énorme croissance, un mouvement dont on a cherché a comprendre pourquoi de ces trois pourcent au début il a explosé et a battu tous les autres partis. Il est devenu non seulement le premier parti d’Italie, mais il a aussi remué les consciences. Il a eu un développement phénoménal, proprement italien me semble-t-il, comparable à celui de l’extrême droite française, qui a eu elle aussi vingt pour cent. Ce mouvement  est profondément antifasciste, ceci est clair. C’est également un moyen de conforter, même si Grillo ne le reconnaît pas, l’idée révolutionnaire de la gauche, pas celle de maintenant. Beaucoup de personnes ont quitté le parti démocrate parce qu’elles ont compris que là il n’y avait que des vendus et des menteurs, et ils font désormais partie de ce mouvement. Dès lors, les autres ont tout fait pour détruire Grillo ; ils ont commencé à inventer des histoires à son propos, à le dédaigner en disant qu’il est riche, qu’il agit pour son propre intérêt etc… Mais Grillo a renversé la situation en invitant les élus de son parti à diviser leur salaire par deux, et a invité la gauche à faire de même, à refuser tous les privilèges. La gauche non seulement n’a rien fait et même, de temps en temps, ils l’insultent, disent qu’il est spectateur, qu’il ne fait rien qu’il n’entre pas dans l’arène. Il répond à cela : "Lorsque vous agirez sérieusement je viendrai tout de suite vous seconder". Jusqu’à présent aucune loi sur ce qui est important n’a été rédigée, comme par exemple, conc ernant le problème des lois sur la personne ou des lois sur les conflits d’intérêts. Même la gauche ne l’a pas fait car rédiger cette nouvelle loi énorme permettrait non seulement d’ éliminer un tas de gens, mais supprimerait aussi la loi qui permettait à ceux qui ont déjà été condamnés en première instance de faire encore partie de leur groupe politique et d’entrer au gouvernement. Cela fait partie de toutes les luttes de Grillo. Il doit réussir, démontrer qu’on peut le faire, que cela peut devenir réalité. Aujourd’hui encore, il est très présent avec vingt trois pour cent des voix, malgré ce qu’on lui a fait.

 

Agnès Gauthier : Chez nous, Grillo est perçu comme étant populiste, l’extrême droite en France gagne du terrain !

 

Dario Fo : Moins en Italie parce qu’il y a Grillo. Il représente la véritable frontière de résistance à ces formes d’extrémisme. Il s’empare de la colère, du sentiment de désespoir et les transforme en actes en créant un programme, une autre manière de concevoir les choses. Il a surtout attiré beaucoup de jeunes. C’est même le parti le plus jeune d’Europe ! Lorsqu’ils sont entrés au gouvernement, on a dit : "Que viennent t-ils faire ? Ils ne savent rien, ils ne connaissent rien à la politique ! " Trois mois plus tard, ils avaient tout en tête, ils savaient tout, ils intervenaient sur les discours, faisaient des interventions dialectiques… Entre nous, il y en a qui se croient malins car expérimentés mais ces jeunes les battent parce qu’ils ont appris la technique de l’intervention sans jamais hurler, sans jamais insulter, sans jamais brutaliser l’adversaire, et il le font vraiment parce qu’ils savent, parce qu’ils étudient, parce qu’ils s’informent, parce qu’ils vont au fond des problèmes. Dernièrement ce sont les premiers à avoir dénoncé les banques qui ont reçu sept milliards en prime de l’Etat et ensuite ils en ont fait une campagne, une campagne très forte comme ils le font maintenant à propos de quelque chose d’honteux. Le gouvernement a autorisé l’ouverture de lieux ou l’on pratique les jeux de hasard. En Italie, il y en a des milliers, voire des centaines de milliers. L’Etat a permis à des entreprises d’organiser cette sorte de vol envers les imbéciles, les gens non informés qui espèrent faire je ne sais quoi, d’avoir la chance du bossu pour réussir à gagner etc. Et maintenant ce sont tous des sinistrés, des familles entières ruinées. Les centres culturels du parti communiste sont remplis de ces machines, elles ont tout envahi. A un certain moment ils se sont rendus compte que les entreprises qui recueillent l’argent pour le redonner en partie à l’Etat, ne l’ont pas fait. Ils les ont attaquées mais elles n ‘ont pas bougé. Les seuls à avoir dénoncé cette escroquerie de l’Etat croupier qui ruine les familles et avantage la mafia, sont ces jeunes du mouvement "Cinque Stelle". Ils ont commencé à aller à l’intérieur du Parlement pour dire à la société que la mafia est là dedans. Mais ils vont aussi dehors, dans les lieux perdus des banlieues, dans les petits villages, dans les lieux de déballage des grandes villes, comme ici, à Milan, où sévit la mafia. Ils font un travail direct avec un engagement extraordinaire. C’est là que je te dis que le gros coup doit encore arriver. S’ils continuent ainsi, à ce rythme, ils réussiront un grand coup politique !

 

Agnès Gauthier : Merci Dario, Merci Dario !

 

*Enseignante en langue et culture italienne, j’ai rencontré Dario Fo en 1971. Etudiante à cette époque, je l’ai accompagné en Italie en suivant ses premiers spectacles en tant qu’associée interne au collectif "La Comune". J’ai contribué à sa découverte en France et à sa venue par l’intermédiaire de " Dramaturgie"  au théâtre de Chaillot en 1973 lors de la 1ere représentation de "Mistero Buffo". J’ai traduis une partie de ce texte et accompagné Dario chez les Lip, à Vincennes et lors de ses différents débats. Depuis Je n’ai cessé d’avoir un contact avec Dario Fo et Franca Rame et assisté  à plusieurs grands évènements dont l’occupation de la palazzina Liberty à Milan jusqu’à la dernière représentation à la Comédie Française de Mistero Buffo en 2010. Nous nous sommes ainsi rencontrés de nombreuses fois et une grande amitié nous lie.  A la mort de Franca Rame j’ai écrit un texte que j’ai fait parvenir à Dario Fo. J’ai décidé ensuite d’aller le voir à Milan. De là est née cette interview sur la politique italienne, qu’il a désiré me transmettre en l’enregistrant et en me demandant de la publier en France.

 

         

 

 

 

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